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Lorsque Marcel Wanders et Casper Vissers fondent Moooi aux Pays-Bas en 2001, le design européen sort de plusieurs décennies durant lesquelles le minimalisme a acquis une autorité considérable. Les objets sont souvent précis, rationnels, silencieux. La qualité peut se mesurer à la justesse d’une proportion, à l’intelligence d’un détail ou à la capacité d’un dessin à ne rien ajouter de superflu. Moooi ne rejette pas nécessairement cette histoire. Mais elle refuse d’en faire une règle.
Le nom lui-même contient déjà une petite déclaration. Mooi signifie « beau » en néerlandais. La maison lui ajoute un « o ». Un peu plus beau. Un peu plus que nécessaire. Ce caractère supplémentaire pourrait presque tenir lieu de manifeste : là où une certaine tradition moderne recherche la réduction, Moooi revendique la possibilité de l’excès.
Cette attitude trouve évidemment chez Marcel Wanders l’un de ses interprètes les plus naturels. Formé dans un environnement marqué par le design conceptuel néerlandais, Wanders aurait pu prolonger l’esthétique industrielle et expérimentale de sa génération. Il choisit souvent un chemin plus ambigu : employer les technologies contemporaines tout en réintroduisant des formes, des motifs et des références que la modernité avait appris à regarder avec méfiance.
Son Knotted Chair, conçue avant même la fondation de Moooi, résume déjà quelque chose de cette position. Des fibres techniques sont nouées selon un geste qui évoque presque le travail manuel, puis rigidifiées pour devenir structure. La haute technologie et l’image archaïque du nœud se rencontrent dans un même objet. Cette rencontre entre des mondes que l’histoire avait pris l’habitude de séparer deviendra l’un des territoires privilégiés de Moooi.
Le contemporain peut regarder le passé. La technologie peut produire de l’ornement. Un objet fonctionnel peut raconter une histoire. Une lampe peut devenir presque un personnage. Et une chaise n’est pas obligée de demander pardon lorsqu’elle attire l’attention. Le design retrouve le droit d’être regardé.
Cette affirmation pourrait sembler banale. Elle l’est beaucoup moins si on la replace dans l’histoire longue du modernisme. Lorsque Adolf Loos attaque l’ornement au début du XXᵉ siècle, lorsqu’une partie du Mouvement moderne recherche la vérité constructive ou lorsque le fonctionnalisme fait de la nécessité une vertu esthétique, le décor cesse progressivement d’être innocent. Ajouter quelque chose qui n’est pas strictement nécessaire devient presque suspect.
Cette pensée a produit certains des objets les plus extraordinaires de l’histoire du design. Mais toute doctrine suffisamment puissante finit également par provoquer ceux qui viennent après elle. Moooi appartient à ce moment. Il ne s’agit pas de revenir au XIXᵉ siècle ni de restaurer les codes décoratifs que le modernisme avait combattus. On ne revient jamais véritablement avant une révolution esthétique. Lorsque l’ornement réapparaît au tournant du XXIᵉ siècle, il revient après Duchamp, après le Pop Art, après le design radical italien, après le postmodernisme, après plusieurs décennies de culture publicitaire et d’images. Il revient donc autrement. Avec humour. Avec distance. Avec parfois une certaine insolence.
La célèbre Horse Lamp de Front en offre une illustration presque parfaite. Une lampe pourrait se résumer à une source lumineuse, un pied et éventuellement un abat-jour. Ici, le pied devient un cheval noir grandeur nature portant une lampe au-dessus de sa tête. La fonction n’a pas disparu. Mais elle n’explique évidemment plus l’objet. Nous sommes devant quelque chose qui appartient simultanément au mobilier, à la sculpture, au décor et à la mise en scène. L’objet n’organise plus seulement l’espace par son usage. Il modifie l’imaginaire de la pièce dans laquelle il entre.
Avec la Pig Table, également imaginée par Front, un cochon devient table d’appoint. Avec Smoke, Maarten Baas brûle des meubles avant de les stabiliser et de les rendre à nouveau utilisables. La destruction devient procédé de fabrication ; le meuble semble porter matériellement la trace de sa propre disparition. Ces objets peuvent faire sourire, surprendre ou déranger. Mais ils accomplissent quelque chose d’important : ils rendent à nouveau difficile la réponse à une question que le design industriel avait parfois cherché à simplifier. Qu’attendons-nous réellement d’un objet ?
Qu’il fonctionne, évidemment. Mais seulement cela ? Nos intérieurs n’ont jamais été composés exclusivement d’objets nécessaires. Nous conservons des choses parce qu’elles évoquent quelqu’un, parce qu’elles nous amusent, parce qu’elles produisent une atmosphère, parce que leur présence nous intrigue ou simplement parce que nous les trouvons belles. L’être humain n’habite pas uniquement avec des fonctions. Il habite également avec des signes, des souvenirs, des images et des récits. Moooi prend cette dimension au sérieux précisément lorsqu’elle semble ne pas l’être.
C’est ce qui permet de comprendre la diversité des créateurs réunis par la maison. Marcel Wanders, Front, Maarten Baas, Bertjan Pot, Studio Job, Neri & Hu, Jaime Hayon ou Lindsey Adelman ne partagent pas un style unique. Certains travaillent la couleur, d’autres le motif, l’illusion, la matière ou la narration. Mais beaucoup acceptent que l’objet possède une présence qui dépasse la stricte résolution de sa fonction.
Le travail de Bertjan Pot autour de la Random Light est particulièrement révélateur. Une structure presque aérienne naît de fils enroulés autour d’un volume puis rigidifiés. L’objet est techniquement construit, mais ce que l’œil perçoit d’abord est une sorte de nuage graphique suspendu dans l’espace. La lumière ne se contente plus d’éclairer : elle dessine une présence.
Cette attention portée à l’atmosphère explique également pourquoi Moooi ne se limite progressivement plus au mobilier. Luminaires, tapis, motifs, surfaces et objets participent à la construction d’univers complets. La maison ne semble pas considérer l’intérieur comme un espace neutre auquel on ajouterait successivement des fonctions, mais comme un territoire susceptible de produire une expérience.
Et c’est précisément ici que Moooi trouve sa place dans Les Nouveaux Imaginaires. Après les grandes batailles du XXᵉ siècle sur la fonction, la structure, l’industrie ou les matériaux, une génération de créateurs hérite d’un territoire extraordinairement vaste. Elle peut utiliser les outils du modernisme sans nécessairement partager ses interdits. Elle peut admirer la rationalité sans renoncer au merveilleux. Elle peut employer la technologie pour produire précisément ce que la technologie avait autrefois contribué à faire disparaître : de la complexité, de l’irrégularité, du décor.
L’innovation ne consiste alors plus nécessairement à inventer une nouvelle manière de fabriquer une chaise. Elle peut consister à retrouver une nouvelle raison d’avoir envie de la regarder.
Cette liberté comporte évidemment un risque. Dès que le design accepte le spectaculaire, il peut devenir image. Dès qu’il recherche l’étonnement, l’étonnement peut devenir une formule. L’objet narratif peut être réduit à l’anecdote et l’exubérance devenir simplement un autre langage commercial. Mais ce risque fait partie de la liberté retrouvée.
Car refuser le dogme fonctionnaliste ne signifie pas remplacer une règle par une autre. Il ne s’agit pas de décider que le design doit désormais être extravagant, décoratif ou narratif. Il s’agit précisément de lui rendre la possibilité de l’être. Une chaise silencieuse reste possible. Une chaise extravagante aussi. Un intérieur peut rechercher le vide. Un autre l’accumulation.
La modernité avait ouvert un immense territoire en demandant ce que l’on pouvait retirer. Les générations suivantes peuvent désormais explorer ce qui arrive lorsqu’on recommence, avec toute cette histoire derrière soi, à ajouter. C’est peut-être cela que le « o » supplémentaire de Moooi raconte finalement le mieux.
Il est parfaitement inutile. Le mot fonctionnerait sans lui. Et pourtant, sans lui, ce ne serait plus Moooi. Dans cette lettre ajoutée alors que rien ne l’exigeait se cache peut-être toute une conception du design : reconnaître que l’inutile n’est pas nécessairement dépourvu de valeur, que l’émotion ne se mesure pas à l’efficacité et que l’imaginaire commence parfois précisément là où la nécessité s’arrête.
Après un siècle qui a appris au design la puissance du « moins », Moooi lui rappelle simplement qu’il existe encore un territoire après le nécessaire.
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