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BD Barcelona

Les nouveaux imaginaires

Lorsque les frontières disparaissent

À quel moment un objet cesse-t-il d’être du design pour devenir de l’art ? La question suppose qu’une frontière existe et que nous soyons capables de reconnaître l’instant où nous la franchissons. BD Barcelona semble avoir construit une partie de son histoire sur une intuition inverse : peut-être que certains des objets les plus intéressants apparaissent précisément lorsque nous cessons de vouloir décider à quel territoire ils appartiennent.

BD Barcelona naît en 1972 dans une Espagne encore franquiste, à une époque où Barcelone possède une histoire artistique et architecturale extraordinaire mais demeure relativement éloignée des grands circuits internationaux du design contemporain. Un groupe de jeunes architectes et designers crée alors BD Ediciones de Diseño avec l’ambition d’éditer des objets que l’industrie traditionnelle ne produit pas nécessairement. Dès l’origine, la maison se situe donc dans un territoire particulier : celui des projets trop singuliers, trop expérimentaux ou simplement trop difficiles à ranger pour trouver naturellement leur place ailleurs.

Cette position est importante. Là où l’industrie recherche généralement la reproductibilité, l’efficacité et l’existence d’un marché suffisamment large, BD accepte de regarder des objets dont la valeur peut précisément résider dans leur étrangeté. L’éditeur ne se demande pas seulement si un meuble répond correctement à une typologie existante. Il peut se demander si une idée mérite de devenir un objet, même lorsque l’on ne sait pas encore très bien comment le nommer.

Cette liberté conduit BD à regarder non seulement vers les designers contemporains, mais aussi vers des créateurs que l’histoire avait placés dans d’autres catégories. Antoni Gaudí en constitue un exemple essentiel. Architecte avant d’être designer au sens contemporain du terme, Gaudí avait conçu du mobilier pour les architectures qu’il imaginait. Ces pièces appartenaient à une conception globale du projet dans laquelle bâtiment, structure, ornement, mobilier et détail pouvaient participer d’un même univers.

Lorsque BD entreprend d’éditer certains meubles historiques de Gaudí, quelque chose d’intéressant se produit. Des objets initialement conçus pour des architectures précises quittent leur contexte pour entrer dans l’histoire du design édité. Une chaise dessinée par un architecte pour un bâtiment devient un meuble que l’on peut rencontrer indépendamment de ce bâtiment. La frontière entre patrimoine architectural et design contemporain commence déjà à se déplacer.

Mais la rencontre la plus spectaculaire est probablement celle avec Salvador Dalí. Dalí n’est évidemment pas designer de mobilier au sens traditionnel du terme. Il est peintre, écrivain, provocateur, figure centrale du surréalisme et constructeur infatigable d’images. Pourtant, son imaginaire contient des objets. Certains existaient sous forme de dessins, de projets ou de pièces réalisées dans des contextes particuliers ; BD contribuera à faire entrer plusieurs d’entre eux dans le monde de l’édition.

Le célèbre canapé Dalilips, inspiré des lèvres de Mae West, rend presque impossible la séparation entre image et fonction. Nous pouvons nous y asseoir, mais le réduire à cette fonction paraît immédiatement absurde. Avant même d’être utilisé, l’objet est une bouche gigantesque, une image surréaliste sortie de son contexte et déposée dans l’espace domestique. Il est simultanément mobilier, sculpture, citation et plaisanterie.

Et c’est précisément cette simultanéité qui nous intéresse. Dalilips n’a pas besoin de choisir entre être un canapé et être une image. La question de savoir à quelle catégorie il appartient devient moins intéressante que celle de comprendre ce que produit leur rencontre.

Cette ambiguïté traverse une grande partie de l’histoire de BD. La maison travaille avec des créateurs pour lesquels la frontière entre les disciplines est rarement parfaitement étanche : Óscar Tusquets, Ettore Sottsass, Alessandro Mendini, Andrea Branzi, Konstantin Grcic, Jaime Hayon et d’autres encore. Certains viennent de l’architecture, d’autres du design, certains entretiennent une proximité forte avec l’art ou l’artisanat. Ce qui les rassemble n’est pas un style commun, mais une certaine disposition à considérer que les catégories peuvent rester ouvertes.

Avec Jaime Hayon, cette attitude trouve une expression particulièrement contemporaine. Son univers peut convoquer le dessin, la sculpture, l’artisanat, le mobilier, la couleur et une forme de fantaisie figurative sans ressentir le besoin de hiérarchiser ces influences. Un objet peut être fonctionnel tout en possédant une présence presque narrative. Il peut être produit industriellement tout en conservant quelque chose du geste artisanal. Il peut être drôle sans devenir insignifiant.

Cette liberté pourrait sembler aller de soi aujourd’hui. Elle ne l’est pourtant pas historiquement. Une grande partie du projet moderne avait précisément travaillé à clarifier les disciplines, les fonctions et les méthodes. L’architecte dessinait l’espace, le designer l’objet, l’artiste produisait une œuvre dont la valeur ne dépendait pas de son utilité. Ces distinctions ont permis de construire des savoirs, des professions et des critères d’évaluation extrêmement féconds.

Mais toute frontière utile peut aussi finir par devenir une limite. Lorsqu’une catégorie nous aide à comprendre un objet, elle remplit parfaitement son rôle. Lorsqu’elle nous empêche de voir ce qui se produit parce que l’objet ne correspond plus exactement à sa définition, la classification commence à masquer ce qu’elle devait éclairer.

BD Barcelona nous conduit ainsi vers une question qui dépasse largement son propre catalogue. Pourquoi avons-nous besoin de savoir si quelque chose est de l’art ou du design ? La distinction reste évidemment pertinente dans de nombreuses situations : les conditions de production, les usages, les marchés, les institutions et les intentions peuvent être très différents. Il ne s’agit donc pas de prétendre que tout serait désormais la même chose.

Il s’agit plutôt d’accepter que certaines créations puissent habiter la frontière sans avoir besoin de la résoudre.

Cette idée est particulièrement importante pour conclure Les nouveaux imaginaires, parce que tout notre parcours nous a progressivement conduits jusqu’ici. Avec Poltronova, nous avons vu apparaître des objets qui contestaient les règles du mobilier. Memphis a attaqué les conventions du goût. Driade a montré qu’une identité pouvait naître de la coexistence des différences. Cappellini nous a appris à regarder vers les voix qui n’étaient pas encore reconnues. Moroso nous a obligés à déplacer le centre depuis lequel nous regardions le design. BD Barcelona nous propose maintenant une dernière étape : et si, après avoir déplacé toutes ces frontières, nous cessions parfois de vouloir les remettre exactement à leur place ?

Cette question résonne d’une manière particulière au terme de notre parcours, car nous avons nous-mêmes passé beaucoup de temps à classer. Nous avons réuni des maisons, identifié des familles, cherché des filiations, distingué des démarches. Ce travail était nécessaire. Sans catégories, l’histoire devient une accumulation d’objets et de noms dont il est difficile de comprendre les relations.

Mais nos catégories ne sont pas le monde. Elles sont des instruments que nous construisons pour essayer de le comprendre. Et les créations les plus intéressantes possèdent parfois cette capacité merveilleuse de nous rappeler que l’instrument ne doit jamais devenir plus important que ce qu’il cherche à observer.

Peut-être est-ce finalement ce que raconte toute l’histoire moderne du design. Chaque génération reçoit un ensemble de définitions : ce qu’est une chaise, ce qu’est une matière noble, ce qu’est le bon goût, ce qu’est l’artisanat, ce qu’est l’industrie, ce qu’est le design lui-même. Puis quelqu’un arrive et pose une question apparemment naïve : pourquoi ?

Pourquoi une chaise devrait-elle avoir quatre pieds ? Pourquoi un canapé devrait-il conserver sa forme lorsque personne ne s’y assied ? Pourquoi le plastique devrait-il imiter une matière plus prestigieuse ? Pourquoi un objet utile devrait-il être discret ? Pourquoi un artisan serait-il situé en dehors de l’histoire du design ? Pourquoi une sculpture ne pourrait-elle pas également devenir un fauteuil ?

À chaque fois, la frontière recule légèrement. Non parce que ce qui existait auparavant devient faux, mais parce qu’une possibilité supplémentaire vient d’apparaître.

C’est peut-être pour cela que BD Barcelona constitue une conclusion si juste à Les nouveaux imaginaires. La maison ne nous offre pas une dernière définition du design. Elle nous laisse au contraire devant un territoire devenu plus vaste qu’au commencement, dans lequel l’art, l’architecture, le mobilier, l’artisanat, l’industrie, l’humour et l’imaginaire peuvent parfois se rencontrer sans demander immédiatement à être séparés.

Cette ouverture offre également une conclusion naturelle à notre parcours. Des familles ont été construites pour mieux comprendre l’histoire du design, en rapprocher les démarches et en faire apparaître les filiations. Mais il serait contradictoire, au terme de ce voyage, de considérer ces familles comme des frontières définitives. Classer permet de comprendre. Comprendre vraiment consiste peut-être aussi à savoir quand accepter que les frontières redeviennent ouvertes.

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