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Artek

Le Nord comme évidence

Humaniser la modernité

La modernité devait-elle nécessairement ressembler à une machine ? Au moment où une partie de l’Europe célèbre l’acier, le verre, la géométrie et la standardisation, Alvar et Aino Aalto explorent une autre possibilité : être résolument modernes sans demander au corps, à la matière et à la vie de devenir géométriques.

Au début du XXᵉ siècle, l’architecture et le design européens connaissent une transformation profonde. L’industrialisation ouvre des possibilités nouvelles, tandis que les avant-gardes cherchent à rompre avec les formes héritées du passé. Le mobilier devient plus rationnel, plus reproductible, parfois presque l’expression directe de la machine qui permet de le fabriquer.

Alvar Aalto appartient pleinement à cette modernité. Mais il ne l’accepte pas sans la questionner. Chez lui, la rationalité ne disparaît pas. La production industrielle non plus. Ce qui change est peut-être la manière dont elles doivent rencontrer l’être humain. Cette préoccupation apparaît avec une force particulière dans le sanatorium de Paimio, conçu à la fin des années 1920 avec Aino Aalto et ouvert en 1933.

Le bâtiment est destiné à accueillir des malades atteints de tuberculose. L’architecture ne peut donc pas être pensée uniquement comme une composition de volumes. Elle doit accompagner des corps fragilisés, parfois contraints de passer de longues périodes allongés ou au repos. La lumière, les couleurs, le mobilier, l’acoustique, l’orientation des chambres et jusqu’à certains détails des équipements sont envisagés depuis cette expérience.

Le patient n’est plus simplement dans l’architecture. Son état participe à la manière dont elle est dessinée. Le célèbre fauteuil Paimio, conçu par Alvar Aalto, appartient à cette recherche. Sa coque en bois courbé produit une assise inclinée dont la conception est traditionnellement associée au confort et à la respiration des patients. Mais au-delà de sa fonction précise, le fauteuil révèle quelque chose de plus vaste. Il est moderne. Sa silhouette ne cherche pas à reproduire un mobilier traditionnel. Sa fabrication repose sur l’expérimentation technique et sur la possibilité de produire des formes courbes de manière répétable. Pourtant, il ne ressemble pas à la modernité métallique qui s’impose simultanément ailleurs en Europe. Le matériau change la sensation.

Le bois permet à Aalto de parler le langage de l’industrie avec une autre voix.

Cette recherche conduit à certaines des innovations les plus importantes de son travail. Avec le bouleau finlandais, Aalto expérimente la courbure, le lamellé et différentes manières de faire travailler le matériau jusqu’à développer des solutions qui permettront notamment la naissance du célèbre pied en L. Le geste est d’une simplicité presque déconcertante : courber la partie supérieure d’un élément de bois afin qu’il puisse devenir simultanément pied et liaison avec l’assise ou le plateau. Mais cette simplicité est le résultat d’une recherche considérable.

Elle permet de réduire le nombre de composants, de faciliter l’assemblage et de décliner un même principe dans de nombreux objets. Tabourets, chaises et tables peuvent ainsi appartenir à une même famille constructive sans être simplement les variations décoratives d’une forme.

Avec le Stool 60, conçu en 1933, cette logique atteint une sorte d’évidence.Trois pieds courbés. Une assise circulaire. Presque rien. Et pourtant, dans ce presque rien se rencontrent matériau, procédé industriel, empilabilité, économie de fabrication et usage quotidien. C’est précisément cette rencontre qui rend le travail d’Aalto difficile à réduire au mot « organique ». Les courbes ne sont pas là simplement parce que la nature est courbe. Elles existent parce que le matériau, la technique et le corps ont été pensés ensemble.

En 1935, cette culture du projet prend une forme institutionnelle avec la création d’Artek par Alvar et Aino Aalto, avec Maire Gullichsen et Nils-Gustav Hahl.

Le nom lui-même rapproche deux mondes : art et technology. Cette union dit beaucoup de leur ambition. Artek ne doit pas seulement vendre les meubles d’Alvar Aalto. L’entreprise est pensée comme un espace de diffusion d’une culture moderne, capable de réunir architecture, art, technologie et vie quotidienne. Et dans cette histoire, Aino Aalto ne doit pas disparaître.

Architecte et designer, elle participe directement à la conception d’intérieurs, de mobilier, de textiles et d’objets domestiques, mais aussi à la construction de l’identité d’Artek et à son développement. Son travail porte une attention particulière à la vie quotidienne et à la possibilité de faire entrer le modernisme dans les usages ordinaires sans le transformer en démonstration esthétique permanente.

Cette dimension est essentielle. Car humaniser la modernité ne signifie pas simplement remplacer l’acier par du bois ou les lignes droites par des courbes. Ce serait encore réduire une pensée à un style. Il s’agit plutôt de demander constamment ce que la modernité fait à celui qui vit avec elle. Comment une matière rencontre-t-elle la peau ? Comment une chaise accompagne-t-elle un corps fatigué ? Comment un meuble peut-il être produit industriellement sans perdre toute relation avec les qualités sensibles du matériau ? Comment la standardisation peut-elle faciliter la vie sans uniformiser entièrement les objets qui la composent ? Ces questions rapprochent Artek de la culture que nous cherchons à comprendre dans Le Nord comme évidence. Mais elles permettent également d’éviter une lecture contemporaine trop confortable.

Il serait tentant de voir dans le recours au bois, dans l’attention au corps ou dans la proximité avec la nature les prémices d’une pensée écologique telle que nous la formulons aujourd’hui. Ce serait largement anachronique. Aalto est un architecte moderne. Il croit au progrès, à la technique, à l’industrie et à leur capacité à améliorer les conditions de vie. Ce qu’il refuse davantage, c’est peut-être l’idée que ce progrès doive nécessairement produire une rupture complète avec l’expérience sensible de l’être humain. Et c’est là que son travail devient profondément singulier.

La machine n’est pas rejetée, elle apprend à travailler avec le bois. La standardisation n’est pas rejetée, elle devient système. La modernité n’est pas rejetée, elle est rendue habitable.

C’est peut-être aussi pour cela que les meubles d’Artek semblent aujourd’hui si familiers. Leur présence est rarement spectaculaire. Ils ne cherchent pas nécessairement à devenir le centre de la pièce. Ils accompagnent. Un tabouret peut devenir siège, table d’appoint ou support. Une chaise peut se déplacer d’un intérieur privé à un espace collectif. Une table peut accueillir des usages qui n’avaient pas besoin d’être décidés au moment où elle fut dessinée. L’objet laisse de la place à la vie.

Et nous retrouvons ici, sous une autre forme, cette idée qui traverse progressivement notre voyage dans le Nord : le bon dessin ne consiste peut-être pas toujours à déterminer davantage. Il peut aussi consister à laisser suffisamment de liberté pour que l’usage puisse commencer.

Artek n’a donc pas simplement apporté au modernisme des formes plus douces ou des matériaux plus chaleureux. La contribution est plus profonde, elle a participé à démontrer qu’entre la tradition artisanale et l’industrie, entre la nature et la technique, entre la rationalité et le sensible, il n’était peut-être pas nécessaire de choisir définitivement un camp. On pouvait chercher une autre voie, une modernité suffisamment ambitieuse pour transformer la manière de fabriquer. C’est peut-être cela, finalement, humaniser la modernité. Ne pas renoncer au progrès. Mais refuser que, pour avancer, l’homme soit obligé de s’effacer.

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