Via Lazaro — Éditeurs
Lorsque les frères Ejnar et Lars P. Pedersen fondent PP Møbler au Danemark en 1953, ils créent avant tout un atelier. Nous sommes loin de l’image de la grande industrie capable de produire des milliers d’objets identiques sur des chaînes automatisées. Ici, le mobilier continue de naître d’une proximité presque immédiate entre la matière, les machines et ceux qui savent les utiliser.
Cette distinction pourrait sembler appartenir au passé. Elle est pourtant essentielle pour comprendre une partie de l’histoire du design danois. Car derrière les noms devenus célèbres de ses architectes et designers existait tout un réseau d’ébénistes et de fabricants dont le rôle dépassait largement celui de simples exécutants. Un dessin peut définir une intention, une proportion, une courbe ou un assemblage. Mais lorsque ce dessin arrive dans l’atelier, une autre forme d’intelligence commence à travailler.
Il faut choisir le bois, comprendre son fil, déterminer la manière dont une pièce pourra être découpée, courbée ou assemblée. Il faut parfois modifier un détail afin qu’il puisse réellement être fabriqué, construire un prototype, constater qu’une solution ne fonctionne pas, puis recommencer.
Entre dessiner et fabriquer, il n’existe pas toujours une frontière nette.
C’est précisément ce que révèle la relation exceptionnelle qui va progressivement unir PP Møbler à Hans J. Wegner.
Nous avons déjà rencontré Wegner chez Carl Hansen & Søn. Nous connaissons son apprentissage d’ébéniste, sa connaissance profonde du bois et cette recherche presque obsessionnelle de la chaise juste. Mais chez PP Møbler, son histoire peut être regardée depuis l’autre côté de l’établi : non plus seulement depuis celui qui dessine, mais depuis ceux qui doivent transformer son dessin en matière.
Wegner entretient avec l’atelier une relation particulièrement étroite. Il y trouve des artisans capables de comprendre ses intentions et suffisamment expérimentés pour participer à leur résolution. Le dialogue peut alors circuler dans les deux sens : le dessin demande quelque chose à l’atelier, l’atelier répond par ce que la matière et la fabrication rendent possible, et cette réponse peut à son tour modifier le dessin.
Cette relation produit une conception du mobilier dans laquelle le détail constructif n’est jamais secondaire.
Un assemblage n’est pas simplement la solution technique permettant à deux morceaux de bois de tenir ensemble. Il peut déterminer la forme même de l’objet. Une jonction peut devenir visible et participer à son expression. Une courbe peut révéler la continuité d’une pièce de bois. Un accoudoir peut être agréable sous la main précisément parce que quelqu’un a consacré une attention considérable à une transition que l’utilisateur ne remarquera peut-être jamais consciemment.
C’est l’un des paradoxes les plus beaux de ce type de fabrication : plus le travail est réussi, moins nous sommes susceptibles de le voir.
Prenons The Chair, dessinée par Wegner en 1949 et devenue l’une de ses créations les plus célèbres. Sa silhouette paraît d’une simplicité presque désarmante : quatre pieds, une assise et cette ligne continue formée par le dossier et les accoudoirs. Pourtant, cette continuité est précisément l’endroit où se concentre une part considérable de l’intelligence constructive de la chaise.
Les différentes parties doivent se rejoindre avec une précision telle que l’œil finit par percevoir une seule ligne. La main qui glisse sur l’accoudoir ne doit presque plus sentir l’endroit où les éléments ont été assemblés. Le travail du fabricant consiste donc paradoxalement à produire une continuité là où la fabrication impose nécessairement des rencontres entre plusieurs pièces.
L’assemblage existe.
Mais tout le travail consiste presque à nous le faire oublier.
Cette intelligence ne concerne pas uniquement le bois apparent. Le Papa Bear Chair, conçu par Wegner au début des années 1950 et aujourd’hui produit par PP Møbler, rappelle qu’un fauteuil rembourré peut dissimuler une complexité encore plus grande. Sous le textile se trouvent une structure, des tensions, des matériaux de rembourrage et tout un ensemble de décisions qui déterminent la manière dont le corps sera accueilli.
Le paradoxe devient alors encore plus évident : certaines des parties les plus importantes du meuble sont précisément celles que son utilisateur ne verra jamais.
Cette invisibilité permet de comprendre pourquoi le mot artisanat peut parfois être insuffisant. Il évoque facilement la main, la tradition et une certaine nostalgie du geste ancien. Mais PP Møbler n’est pas un atelier figé hors du temps. Les machines y ont leur place. La précision mécanique, l’outillage contemporain et l’organisation de la production participent pleinement à la fabrication.
La question n’est donc pas de choisir entre la main et la machine.
Elle est de savoir ce que chacune sait faire.
Une machine peut atteindre une précision et une répétabilité extraordinaires. Elle peut découper, fraiser ou préparer une pièce avec une régularité inaccessible au geste humain. Mais elle ne possède pas nécessairement cette accumulation d’expérience qui permet de regarder un morceau de bois et d’anticiper son comportement, de sentir qu’une surface demande encore du travail ou de comprendre qu’un détail techniquement correct n’est pas encore tout à fait juste.
Ce savoir est difficile à écrire.
Il ne tient pas entièrement dans un plan.
Il ne se résume pas à une cote.
Il s’acquiert par la répétition, l’observation, les erreurs et la transmission.
C’est un savoir qui habite le geste.
Et cette idée nous conduit peut-être vers quelque chose de plus vaste que l’histoire de PP Møbler.
Notre manière de raconter le design a longtemps privilégié les auteurs. Nous associons une chaise à Wegner, une lampe à Henningsen, un fauteuil à Jacobsen. Cette attribution est légitime : leurs idées, leurs dessins et leurs recherches sont fondamentaux.
Mais elle peut aussi produire une illusion.
Celle qu’un objet serait né presque entièrement dans l’esprit de celui dont il porte le nom.
La réalité de la fabrication est souvent beaucoup plus collective. Derrière une pièce devenue iconique peuvent se trouver des prototypistes, menuisiers, tapissiers, ingénieurs et techniciens dont les décisions ont participé à ce qu’elle est devenue. Leurs noms apparaissent rarement dans les histoires du design, alors même que leur savoir peut être indispensable à l’existence de l’objet.
PP Møbler nous oblige à regarder cette partie habituellement silencieuse du processus.
Et cela change légèrement la définition même du designer.
Car si concevoir consiste à comprendre suffisamment un problème pour lui donner une forme, alors celui qui sait qu’une courbe doit être modifiée, qu’un assemblage peut être amélioré ou qu’un matériau doit être travaillé autrement participe lui aussi, à son endroit, à la conception.
Il ne s’agit pas de confondre les rôles.
Il s’agit de reconnaître leur dialogue.
Cette reconnaissance est particulièrement importante lorsque nous parlons d’objets dont la simplicité apparente constitue précisément la réussite. Plus un meuble semble évident, plus nous risquons d’oublier le nombre de décisions nécessaires pour atteindre cette évidence.
Une courbe naturelle n’est pas nécessairement facile à fabriquer.
Un assemblage discret n’est pas nécessairement simple.
Une surface douce sous la main ne l’est pas devenue toute seule.
Et un meuble capable de traverser plusieurs décennies d’usage doit une partie de sa durée à des décisions qui ne seront jamais visibles sur une photographie.
C’est ici que PP Møbler trouve naturellement sa place dans Le Nord comme évidence. Après avoir parlé de la matière chez Carl Hansen & Søn, de la lumière chez Louis Poulsen, du corps chez Fritz Hansen et d’une modernité rendue plus humaine chez Artek, nous découvrons que l’évidence peut également venir de ceux dont le travail consiste précisément à faire disparaître la difficulté.
Fabriquer n’est pas exécuter. Fabriquer, c’est comprendre suffisamment une idée pour lui permettre d’exister dans la matière.
Et lorsque cette compréhension atteint son point le plus juste, quelque chose d’étrange se produit : le dessin et la fabrication deviennent presque impossibles à séparer. Nous ne voyons plus le plan d’un côté et le geste de l’autre. Nous voyons simplement une chaise, un fauteuil, une table dont chaque partie semble être exactement là où elle devait être.
Tout le travail demeure présent.
Mais il ne demande plus à être regardé.
C’est peut-être cela, l’intelligence de la main : laisser dans l’objet la trace d’un savoir, sans avoir besoin d’y laisser la trace de l’effort.
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