Comprendre la matière
Un morceau de bois n’est jamais parfaitement identique à un autre. Il possède un fil, une densité, une résistance, parfois une faiblesse. Le travailler ne consiste donc pas seulement à lui imposer une forme. Il faut d’abord apprendre à comprendre ce qu’il acceptera de devenir.
Lorsque Carl Hansen ouvre son atelier de mobilier à Odense, au Danemark, en 1908, le meuble appartient encore largement au monde de l’ébénisterie. La qualité d’une chaise ou d’une table dépend de la précision du geste, de la connaissance du matériau et d’un ensemble de savoirs transmis par la pratique.
L’industrie va progressivement transformer ce monde. Mais au Danemark, cette transformation prendra une forme particulière. L’arrivée de nouvelles méthodes de production ne fera pas nécessairement disparaître la culture artisanale. Elle conduira plutôt certains fabricants et designers à chercher comment la préserver tout en lui donnant une autre échelle.
C’est dans cette tension entre la main et la machine que Carl Hansen & Søn construira une grande partie de son identité.
La rencontre décisive a lieu en 1949. Holger Hansen, fils du fondateur, invite un jeune designer danois encore relativement peu connu à concevoir une série de meubles susceptibles d’être fabriqués par l’entreprise.
Il s’appelle Hans J. Wegner.
Wegner connaît le bois avant de connaître le design.
Formé comme ébéniste dans sa jeunesse, il appartient à cette génération de créateurs danois pour lesquels dessiner un meuble ne signifie jamais simplement en déterminer la silhouette. Il faut comprendre comment les différentes pièces vont se rencontrer, dans quelle direction travaille la fibre, où une section peut être affinée, où elle doit au contraire conserver suffisamment de matière pour résister.
Cette connaissance est invisible lorsque l’objet est réussi. Et c’est précisément ce qui la rend intéressante.
En 1949, Wegner dessine pour Carl Hansen & Søn plusieurs pièces qui deviendront fondamentales dans l’histoire de la maison. Parmi elles se trouve la CH24, aujourd’hui universellement connue sous le nom de Wishbone Chair.
Au premier regard, presque rien ne semble spectaculaire. Quatre pieds. Une assise tressée. Un dossier courbe prolongé par des accoudoirs. Au centre, un élément en forme de Y.
Pourtant, cette apparente simplicité dissimule une construction d’une grande sophistication.
Le dossier et les accoudoirs sont réunis dans une pièce courbe continue. L’élément central stabilise cette structure tout en offrant un appui au dos. L’assise, traditionnellement tressée à la main avec de la corde de papier, apporte souplesse et légèreté à un ensemble dont chaque élément semble avoir été réduit à ce qui est nécessaire.
La chaise ne cherche pas à démontrer sa complexité. Elle la résout.
C’est peut-être pour cela qu’elle paraît si familière.
La CH24 ne donne pas l’impression d’avoir été dessinée pour appartenir à une époque particulière. Elle semble presque être le résultat naturel d’une longue réflexion sur ce qu’une chaise en bois peut être.
Mais cette évidence est trompeuse.
Derrière elle se trouvent des prototypes, des ajustements, une connaissance extrêmement précise de la menuiserie et surtout une collaboration étroite entre celui qui dessine et ceux qui fabriquent.
Car Wegner n’est pas un designer qui remettrait simplement ses plans à une usine chargée de les exécuter. Il dialogue avec la fabrication. Et la fabrication lui répond.
Cette relation est essentielle pour comprendre le design danois de cette période.
Dans d’autres contextes industriels, la standardisation peut conduire à chercher comment supprimer le geste humain afin d’accélérer la production. Ici, la question est parfois différente : quels gestes doivent être confiés à la machine, et lesquels méritent encore d’être accomplis par la main ?
La machine peut découper avec précision, répéter une courbe, préparer des éléments identiques. Mais certaines opérations conservent une autre logique : tresser une assise, contrôler une surface, assembler, poncer, observer les variations d’un morceau de bois.
La modernité ne consiste donc pas nécessairement à remplacer l’artisan. Elle peut consister à organiser autrement son intelligence.
Cette philosophie traverse une grande partie de la collaboration entre Wegner et Carl Hansen & Søn.
Avec la CH25, le tressage devient encore plus présent et participe directement à l’identité visuelle du fauteuil. Avec la CH07 Shell Chair, conçue en 1963, le bois lamellé-collé permet au contraire d’explorer des surfaces courbes et une légèreté structurelle qui auraient été extrêmement difficiles à obtenir avec les techniques traditionnelles de l’ébénisterie.
Deux objets très différents. Deux techniques différentes. Mais une même attitude : ne jamais demander au matériau de faire semblant d’être autre chose que ce qu’il est.
Le bois peut être massif, courbé, devenir coque, être associé à la corde, au cuir ou au textile. Chaque solution naît moins d’un vocabulaire esthétique prédéfini que d’une compréhension de ce que les matériaux et les techniques permettent réellement.
C’est peut-être là que se trouve l’une des différences fondamentales entre simplicité et simplification.
Simplifier consiste à enlever. Atteindre la simplicité consiste à comprendre ce qui peut être enlevé sans perdre ce qui compte.
Chez Wegner, cette recherche peut demander une quantité considérable de travail.
On lui attribue la conception de plusieurs centaines de chaises au cours de sa carrière. Cette profusion pourrait sembler contradictoire avec l’idée d’évidence que nous cherchons ici à raconter. Elle dit en réalité quelque chose de très différent.
Wegner ne cherche pas la chaise définitive. Il reprend sans cesse la même question.
Comment le corps rencontre-t-il le dossier ? Comment l’accoudoir rejoint-il le pied ? Comment une structure peut-elle devenir plus légère ? Comment révéler un assemblage plutôt que le cacher ? Comment faire disparaître une difficulté constructive jusqu’à ce que la solution semble naturelle ?
Cette obstination explique peut-être pourquoi ses meilleurs meubles donnent si peu l’impression de vouloir être originaux.
L’originalité est là. Mais elle n’est pas le sujet.
Le sujet est la justesse.
Carl Hansen & Søn prolongera cette culture au-delà de Wegner, en éditant ou rééditant le travail d’autres grandes figures du design danois et international, parmi lesquelles Kaare Klint, Børge Mogensen, Ole Wanscher, Poul Kjærholm ou encore Frits Henningsen, tout en poursuivant des collaborations contemporaines.
Mais la relation avec Wegner demeure fondatrice parce qu’elle raconte parfaitement ce que peut être une maison d’édition lorsque son savoir-faire ne vient pas après le dessin.
Il participe au dessin.
Et cela nous ramène à cette matière par laquelle nous avons commencé : le bois.
Nous pouvons le regarder comme une couleur, une texture ou un signe esthétique. C’est souvent ainsi que l’imaginaire contemporain réduit le mobilier scandinave.
Mais pour ceux qui le travaillent réellement, le bois est beaucoup plus complexe.
Il bouge, il travaille, il possède une direction, il réagit à l’humidité, il accepte certaines tensions et en refuse d’autres. Il vieillit. Il garde parfois les traces de ce qui lui arrive.
Concevoir avec lui suppose donc moins de le dominer que d’entrer dans une forme de négociation : comprendre suffisamment la matière pour savoir jusqu’où on peut lui demander d’aller.
Et peut-être s’arrêter juste avant de lui demander davantage.
C’est à cet endroit précis que le travail de Carl Hansen & Søn rejoint l’idée que nous cherchons à raconter dans Le Nord comme évidence.
L’évidence n’est pas l’absence de complexité. Elle est parfois exactement l’inverse.
C’est le moment où tant de choses ont été comprises que plus rien ne semble avoir besoin d’être expliqué.