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Zanotta

La matière en mouvement

Quand la matière libère l’objet

Depuis toujours, concevoir un meuble consiste notamment à décider de sa forme. À la fin des années 1960, trois jeunes designers italiens renversent cette évidence : et si la forme d’un fauteuil n’était plus entièrement déterminée par celui qui le dessine, mais par le corps de celui qui s’y installe ?

En 1968, Piero Gatti, Cesare Paolini et Franco Teodoro imaginent un objet d’une simplicité déconcertante : une enveloppe souple remplie de petites billes de polystyrène. Pas de pieds. Pas de dossier. Pas d’accoudoirs. Pas même de structure permettant de déterminer exactement où commence l’assise et où finit le dossier. L’objet n’a presque aucune forme lorsqu’il est vide. C’est le corps qui la lui donne.

Lorsqu’une personne s’y installe, les billes se déplacent, le volume se transforme et l’enveloppe épouse momentanément sa position. Lorsqu’elle se relève, cette forme disparaît pour en accueillir une autre. Le fauteuil Sacco vient de naître. Et avec lui, quelque chose vient discrètement de basculer dans l’histoire du mobilier. Le designer ne dessine plus nécessairement la forme définitive de l’objet. Il dessine un système capable de produire des formes.

Cette idée trouve naturellement sa place chez Zanotta. Fondée en 1954 par Aurelio Zanotta, la maison appartient à cette génération exceptionnelle d’éditeurs italiens qui comprend que son rôle ne consiste pas uniquement à fabriquer et commercialiser de beaux meubles. Un éditeur peut aussi identifier une intuition fragile, accompagner une expérimentation et parfois décider de produire un objet dont personne ne peut encore garantir qu’il trouvera sa place dans les intérieurs.

Aurelio Zanotta possède cette curiosité. Autour de la maison gravitent certains des architectes et designers les plus inventifs de l’Italie d’après-guerre : Achille et Pier Giacomo Castiglioni, Gae Aulenti, Marco Zanuso, Ettore Sottsass, Enzo Mari, puis les architectes radicaux de Superstudio. Les langages diffèrent profondément, mais tous trouvent chez Zanotta un espace où la frontière entre mobilier, expérimentation et culture du projet demeure particulièrement ouverte.

Avec Sacco, cette liberté rencontre directement la matière. Les billes de polystyrène ne remplacent pas simplement un rembourrage traditionnel. Leur mobilité constitue le principe même de l’objet. Retirez-les, et Sacco disparaît. Immobilisez-les, et l’idée disparaît avec lui. La matière n’habille donc plus la structure. Elle devient la structure.

Mais l’expérimentation chez Zanotta ne passe pas toujours par l’invention d’un matériau ou d’un procédé. Elle peut également naître d’un déplacement du regard. Avec Mezzadro, conçu par Achille et Pier Giacomo Castiglioni dans les années 1950 puis édité par Zanotta, un siège de tracteur quitte le monde agricole pour entrer dans l’espace domestique. Un élément industriel existant change de contexte et, par ce simple déplacement, change de signification.

La question n’est alors plus : quel nouveau matériau pouvons-nous inventer ? Mais presque : Que pouvons-nous voir autrement dans ce qui existe déjà ?

Cette liberté atteint une autre dimension avec Quaderna, développé au début des années 1970 par Superstudio. Recouvert d’une grille géométrique régulière, le meuble semble moins dessiné comme un objet autonome que découpé dans un espace abstrait potentiellement infini. Table, console ou banc deviennent les fragments d’un même système visuel.

Nous sommes alors très loin de l’idée traditionnelle d’une maison d’édition construisant patiemment un style reconnaissable. Et c’est peut-être précisément ce qui définit Zanotta. Son identité ne réside pas dans une forme. Elle réside dans la permission donnée aux formes de ne pas encore être connues.

Cette position demande une qualité rarement évoquée lorsqu’on raconte l’histoire du design : du courage éditorial. Produire un objet évident est relativement rassurant. Sa fonction est comprise, son marché identifiable, son usage connu. Produire Sacco, Mezzadro ou certaines des propositions du design radical suppose autre chose : accepter qu’une création puisse d’abord provoquer l’étonnement, le doute, parfois même le rejet.

L’éditeur devient alors davantage qu’un fabricant. Il devient celui qui accepte de dire oui suffisamment tôt. Oui à une intuition avant qu’elle soit devenue une évidence. Oui à un prototype avant qu’il soit devenu une icône. Oui à un objet alors que personne ne sait encore très bien dans quelle catégorie le ranger.

Cette attitude explique pourquoi le catalogue de Zanotta rassemble aujourd’hui des pièces extrêmement différentes. Certaines explorent les matériaux. D’autres détournent des objets existants. Certaines recherchent une nouvelle fonction ; d’autres interrogent presque la nécessité même d’en avoir une. Elles témoignent toutes d’une période particulièrement féconde de l’histoire italienne, lorsque le mobilier devient un territoire où peuvent se rencontrer industrie, architecture, art, humour et contestation.

Il serait d’ailleurs réducteur de regarder ces expériences uniquement comme des exercices formels. Elles appartiennent à une Italie traversée par de profondes transformations économiques, sociales et culturelles. La prospérité industrielle ouvre de nouvelles possibilités de production tandis qu’une génération de créateurs commence simultanément à interroger la société de consommation, les conventions bourgeoises de l’intérieur et jusqu’à la définition même du confort.

Les contradictions sont fascinantes. L’industrie fournit les matériaux qui permettent à certains designers de remettre en question le monde produit par l’industrie. Zanotta se trouve précisément au milieu de cette tension.

Et c’est peut-être pour cette raison que certains de ses objets conservent, plus d’un demi-siècle après leur création, une étrange fraîcheur. Ils ne nous disent pas seulement à quoi ressemblait le futur imaginé dans les années 1960 ou 1970. Ils continuent à poser des questions. Pourquoi une chaise devrait-elle avoir quatre pieds ? Pourquoi un fauteuil devrait-il conserver sa forme ? Pourquoi un élément destiné à un tracteur ne pourrait-il pas entrer dans un salon ? Et, finalement : qui décide de ce qu’un meuble a le droit d’être ?

Zanotta n’a jamais apporté une réponse unique à cette question. Elle a fait quelque chose de beaucoup plus précieux. Elle a accepté qu’on continue à la poser.

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