Via Lazaro — Éditeurs
Lorsque Piero Ambrogio Busnelli fonde C&B Italia avec Cesare Cassina en 1966, le mobilier italien connaît une période d’effervescence exceptionnelle. Le pays possède une tradition artisanale remarquable, mais une nouvelle génération d’entrepreneurs et de créateurs comprend que l’industrie peut faire davantage que reproduire plus efficacement les gestes de l’atelier. Elle peut inventer.
Busnelli appartient pleinement à cette génération. Son intuition consiste à considérer la fabrication non comme l’étape qui vient après le dessin, mais comme une partie du processus créatif lui-même. Matériaux, machines, moules, structures et procédés de production deviennent autant de territoires à explorer.
Le polyuréthane expansé à froid va jouer un rôle déterminant dans cette histoire. Associé à des structures porteuses intégrées, il permet d’obtenir des volumes complexes, continus et reproductibles industriellement. Le rembourrage n’est plus simplement une couche de confort appliquée sur une structure traditionnelle : il participe désormais directement à la définition de la forme. Cette évolution paraît technique. Elle est en réalité profondément esthétique.
Car lorsqu’une nouvelle technique de fabrication apparaît, ce n’est pas seulement la manière de produire un meuble qui change. C’est aussi ce qu’un designer peut se permettre d’imaginer. Les collaborations engagées par la maison vont donner une forme spectaculaire à cette intuition. Mario Bellini explore des assises généreuses et profondément architecturées. Gaetano Pesce transforme la matière en langage expressif. Plus tard, Antonio Citterio inscrit cette culture de l’innovation dans une conception plus globale et architecturale de l’habitat. Autour d’eux, des créateurs tels que Paolo Piva, Patricia Urquiola, Naoto Fukasawa, Barber Osgerby ou Piero Lissoni poursuivent, chacun à leur manière, ce dialogue entre dessin et possibilités industrielles.
Certaines pièces permettent de mesurer l’ampleur de cette transformation. Avec la série Up, imaginée par Gaetano Pesce à la fin des années 1960, le fauteuil semble presque s’affranchir de la construction traditionnelle. La matière elle-même produit le volume, et le procédé industriel participe directement à l’identité de l’objet. Avec Le Bambole de Mario Bellini, quelques années plus tard, la structure disparaît davantage encore sous des formes souples et généreuses : ce que l’on perçoit n’est plus l’assemblage d’un meuble, mais presque une masse sculptée pour accueillir le corps.
Puis vient Camaleonda. Créé par Bellini en 1970, ce système modulaire pousse une autre intuition : si les nouvelles techniques permettent de libérer la forme, elles peuvent également libérer la composition. L’assise n’est plus nécessairement un objet fixe. Elle peut être assemblée, séparée, recomposée et adaptée à l’espace. La technologie ne produit plus seulement une nouvelle silhouette ; elle transforme l’usage.
C’est peut-être là que se trouve l’une des contributions les plus importantes de B&B Italia. La maison ne s’est pas contentée d’utiliser les innovations disponibles à son époque. Elle a progressivement organisé la recherche comme une activité permanente. Son Centro Ricerche & Sviluppo institutionnalise cette relation entre designers, ingénieurs, techniciens, matériaux et procédés industriels. Le prototype n’est plus simplement la vérification d’une idée déjà dessinée. Il devient l’endroit où l’idée peut encore changer.
Cette culture explique pourquoi des objets très différents peuvent appartenir à la même maison sans partager un vocabulaire formel évident. Ce qui les relie n’est pas nécessairement leur apparence. C’est une manière de travailler : accepter que la matière, la technique et la production puissent intervenir dans la conception au même titre que le dessin.
Il serait pourtant trompeur de considérer cette aventure comme une simple célébration de l’industrie. B&B Italia appartient pleinement à l’optimisme productif de la seconde moitié du XXᵉ siècle, lorsque les nouveaux matériaux synthétiques et les procédés industriels semblaient ouvrir un territoire presque illimité à la création. Leur disponibilité, leur transformation et leur multiplication étaient alors envisagées d’abord comme des possibilités. Nous regardons nécessairement cette histoire différemment aujourd’hui.
Mais ce regard contemporain n’enlève rien à ce qu’elle permet de comprendre : pendant quelques décennies, la rencontre entre chimie, ingénierie, industrie et design a profondément déplacé les frontières du mobilier. Des formes autrefois impossibles sont devenues reproductibles. Des structures ont disparu. Des volumes se sont libérés. Et l’usine elle-même est devenue un lieu d’expérimentation.
B&B Italia incarne peut-être mieux que toute autre maison cette bascule. Le designer n’y demande plus seulement à l’industrie de fabriquer ce qu’il a imaginé. Ensemble, ils découvrent ce qu’il devient possible d’imaginer.
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