Provoquer l’invention
L’innovation ne naît pas toujours d’une idée géniale surgie devant une feuille blanche. Elle peut aussi commencer par une question posée au bon designer, au bon ingénieur, devant la bonne machine : et si nous essayions autrement ?
Lorsque Eugenio Perazza fonde Magis en 1976, dans le nord-est de l’Italie, il ne possède pas l’histoire séculaire de certaines grandes maisons de mobilier ni la puissance industrielle des groupes déjà établis. Il possède autre chose : une curiosité presque obstinée.
Magis « davantage » en latin, porte cette ambition jusque dans son nom. Non pas nécessairement produire davantage, mais chercher plus loin. Demander à un matériau une possibilité supplémentaire, à une technologie un usage inattendu, à un designer une réponse qui n’existe pas encore. Cette attitude définit progressivement une manière très particulière d’exercer le métier d’éditeur.
Chez Magis, le designer n’est pas simplement invité à apporter une forme que l’entreprise se chargera ensuite de fabriquer. Le projet se construit dans une conversation permanente entre dessin, ingénierie, matériaux, procédés industriels et contraintes économiques. Et parfois, cette conversation commence précisément là où les certitudes s’arrêtent.
Peut-on mouler cette pièce ? Peut-on réduire le nombre de composants ? Peut-on employer cette technologie industrielle dans le mobilier alors qu’elle a été développée pour tout autre chose ? Peut-on obtenir cette résistance avec moins de matière ? Peut-on fabriquer en série un objet qui, au premier regard, semble presque impossible à industrialiser ? L’éditeur ne se contente plus de sélectionner. Il provoque.
Cette culture explique la diversité extraordinaire des créateurs invités par Magis au fil des décennies : Jasper Morrison, Ron Arad, Marc Newson, Stefano Giovannoni, Konstantin Grcic, Ronan et Erwan Bouroullec, Naoto Fukasawa, Thomas Heatherwick, Marcel Wanders ou encore Eero Aarnio. Ils ne partagent ni style ni génération. Ce qui les réunit chez Magis est plutôt la possibilité d’affronter un problème.
Avec Chair_One, présentée au début des années 2000, Konstantin Grcic offre probablement l’une des expressions les plus radicales de cette méthode. La chaise ne cherche pas à dissimuler son origine industrielle. Elle l’exhibe. Sa coque en aluminium moulé sous pression est constituée d’un réseau de facettes et de vides qui semble davantage appartenir à l’ingénierie qu’à la tradition du mobilier. Là où une chaise classique présente une surface continue destinée à accueillir le corps, Chair_One paraît avoir conservé uniquement les lignes nécessaires à sa construction.
Le résultat est étrange. Presque agressif. Et profondément nouveau. Grcic lui-même travaille ici à la frontière du dessin et de la résolution technique. La géométrie de la coque doit répondre simultanément à des contraintes de résistance, de fabrication, d’ergonomie et d’économie de matière. L’esthétique n’est pas appliquée à la solution. Elle émerge de la manière dont le problème est résolu.
Cette relation entre procédé et forme traverse de nombreux projets de Magis. Avec Air-Chair de Jasper Morrison, l’injection assistée par gaz permet d’obtenir une structure plastique légère et résistante selon une logique très différente de celle de Chair_One. Avec les Bouroullec, la recherche peut devenir système, assemblage ou répétition. Avec Thomas Heatherwick, elle peut conduire à remettre en question un geste aussi élémentaire que celui de s’asseoir.
Le spectaculaire Spun en est un exemple presque joyeux : un siège dont la forme de toupie permet au corps de basculer et de tourner sans perdre son équilibre. Ici encore, la technique ne sert pas uniquement à produire l’objet. Elle produit un comportement.
Et c’est peut-être ce qui distingue le mieux Magis dans l’histoire racontée par La matière en mouvement. B&B Italia transforme l’usine en laboratoire. Kartell invente un langage pour une matière nouvelle. Zanotta accepte que l’expérimentation remette en cause la définition même du meuble. Alias demande combien de matière est réellement nécessaire. Magis ajoute une autre dimension : que se passe-t-il lorsqu’un éditeur transforme chaque contrainte technique en question ouverte ?
Cette attitude suppose une relation particulière à l’échec. Car expérimenter industriellement ne signifie pas seulement produire des prototypes enthousiasmants. Cela signifie aussi rencontrer des formes impossibles à démouler, des structures qui cassent, des coûts incompatibles avec la production, des matériaux qui ne se comportent pas comme prévu ou des idées magnifiques qui ne survivront jamais au passage à l’échelle.
L’innovation industrielle est faite de ces impasses autant que de ses réussites. Et c’est précisément parce que le catalogue final ne montre que les objets qui ont survécu que nous oublions facilement tout ce qui a dû être essayé avant eux. Le rôle d’une maison comme Magis consiste alors aussi à créer un espace où l’échec reste possible suffisamment longtemps pour qu’une solution nouvelle puisse apparaître.
Cette idée est importante. Une entreprise doit naturellement produire, vendre, maîtriser ses coûts et assurer sa continuité. Magis n’échappe évidemment pas à cette réalité. Son expérimentation n’est pas une recherche abstraite détachée du marché : elle doit finir par devenir un objet reproductible. Mais c’est précisément cette contrainte qui rend l’exercice intéressant. Il ne suffit pas d’imaginer l’impossible. Il faut parvenir à le fabriquer.
Magis occupe ainsi une position singulière entre culture du design et culture industrielle. La maison ne défend pas une matière particulière, une esthétique identifiable ou même une définition unique de ce qu’est un bon objet. Elle défend plutôt une méthode : mettre une idée à l’épreuve, la confronter à la matière, à la machine, à l’ingénieur, au prototype, à l’usage, au prix, puis recommencer.
Jusqu’à ce qu’apparaisse parfois un objet que personne n’aurait pu dessiner exactement de cette manière au début du processus. C’est peut-être cela, finalement, provoquer l’invention : ne pas savoir à l’avance quelle sera la réponse, mais construire un environnement suffisamment exigeant, suffisamment curieux et suffisamment libre pour qu’une réponse nouvelle ait une chance d’exister.