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Kartell

La matière en mouvement

Inventer une esthétique pour une matière nouvelle

Le bois possède des siècles d’histoire. Le marbre appartient à l’architecture depuis l’Antiquité. Le bronze, le verre ou le cuir ont chacun construit leur propre culture esthétique. Lorsque le plastique entre véritablement dans le mobilier au XXᵉ siècle, il arrive presque sans mémoire. Tout reste à inventer.

Lorsque Giulio Castelli fonde Kartell à Milan en 1949, le plastique appartient encore largement au territoire de l’industrie. Ingénieur chimiste de formation, Castelli perçoit pourtant très tôt ce que ces nouvelles matières synthétiques peuvent offrir au monde domestique : légèreté, résistance, couleur, reproductibilité et surtout une liberté de forme difficilement accessible aux matériaux traditionnels. Mais utiliser le plastique ne suffit pas. Encore faut-il apprendre à le dessiner.

C’est peut-être là que commence véritablement l’histoire de Kartell. La maison ne cherche pas simplement à remplacer le bois ou le métal par une matière moins coûteuse. Elle tente progressivement de comprendre ce que le plastique peut apporter de spécifique au projet : quelles formes il autorise, quelles épaisseurs il accepte, comment il réagit à la couleur, à la lumière, au moulage, à la répétition. Autrement dit, il faut inventer une grammaire pour une matière nouvelle.

Aux côtés de Giulio Castelli, Anna Castelli Ferrieri joue un rôle déterminant dans cette aventure. Architecte, collaboratrice de Franco Albini dans les premières années de sa carrière et figure majeure du design italien, elle contribue à faire du plastique non plus seulement un matériau technique, mais un véritable matériau d’architecture intérieure. Ses Componibili, créés à la fin des années 1960, en offrent peut-être l’illustration la plus évidente. Ces modules de rangement cylindriques, empilables et mobiles ne cherchent pas à ressembler à des meubles traditionnels. Leur forme découle au contraire des possibilités offertes par le matériau et le procédé industriel. L’objet est léger, reproductible, adaptable et immédiatement identifiable.

Quelques années auparavant, Joe Colombo avait lui aussi exploré ce nouveau territoire avec la chaise Universale, l’une des premières chaises destinées à être produites entièrement en plastique moulé. Là encore, l’intérêt ne réside pas seulement dans le matériau employé. La technologie permet de penser la chaise comme un ensemble continu plutôt que comme l’assemblage traditionnel de pieds, d’une assise et d’un dossier.

Le plastique commence alors à modifier la syntaxe même du mobilier. Ce qui était auparavant construit peut désormais être moulé. Ce qui nécessitait plusieurs éléments peut tendre vers une seule forme. La couleur n’a plus nécessairement besoin d’être appliquée à la surface : elle peut appartenir à la matière elle-même. Les angles s’arrondissent, les épaisseurs changent, les objets deviennent plus légers, parfois empilables, parfois translucides. Kartell devient ainsi l’un des laboratoires privilégiés de cette transformation.

Mais l’histoire de la maison est également celle d’un changement de statut. Pendant longtemps, les matières plastiques restent associées à l’objet utilitaire, à la production de masse et à une certaine idée du bon marché. Kartell va participer à renverser cette perception en confrontant ces matériaux aux exigences du design, de l’architecture et progressivement du luxe.

À partir des années 1980 et surtout 1990, une nouvelle génération de créateurs pousse cette recherche plus loin encore. Philippe Starck, Antonio Citterio, Ferruccio Laviani, Patricia Urquiola, Piero Lissoni, Tokujin Yoshioka ou encore Ron Arad explorent à leur tour les possibilités techniques et expressives offertes par la maison. La transparence devient notamment un territoire fascinant.

Avec La Marie, dessinée par Philippe Starck à la fin des années 1990, Kartell parvient à produire une chaise transparente en polycarbonate dans un moule unique. Quelques années plus tard, la Louis Ghost reprend la silhouette familière d’un fauteuil Louis XV pour la faire apparaître dans une matière transparente, industrielle et contemporaine. Le geste est presque ironique : un matériau sans passé emprunte soudain la silhouette d’un meuble chargé de plusieurs siècles d’histoire.

Et c’est précisément parce que le plastique n’a pas la mémoire du bois sculpté que cette rencontre fonctionne : la forme historique demeure reconnaissable, mais la matière la débarrasse de son poids, de son ornementation et presque de sa matérialité. En quelques décennies, le chemin parcouru est considérable. Le plastique est passé du statut de substitut à celui de langage.

Cette histoire ne peut cependant être regardée aujourd’hui exactement comme elle l’était au moment de son apparition. L’enthousiasme suscité par les matières synthétiques appartenait à une époque fascinée par leur disponibilité, leur malléabilité et leur capacité à être reproduites presque indéfiniment. Les conséquences environnementales de cette abondance n’occupaient pas la place qu’elles occupent désormais dans notre compréhension de la production industrielle. Ce constat ne retire rien à l’importance de l’expérimentation menée par Kartell. Il permet simplement de la replacer dans son époque, avec ses enthousiasmes et ses angles morts.

Car l’apport essentiel de la maison est ailleurs. Kartell a participé à démontrer qu’aucune matière n’est noble par nature. Sa valeur dépend aussi de l’intelligence avec laquelle on apprend à la comprendre, à la transformer et à lui donner une forme.

Le bois avait hérité de son langage. Le marbre avait hérité du sien. Le plastique a dû inventer le sien. Et Kartell a largement contribué à l’écrire.

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