Via Lazaro — Éditeurs
Lorsque Renzo Frau fonde Poltrona Frau à Turin en 1912, le fauteuil rembourré appartient encore largement au monde de l’artisanat. Construire une assise suppose une succession de savoir-faire : réaliser une structure, préparer le rembourrage, tendre une peau, accompagner une courbe, effectuer une couture, travailler les détails. Une grande partie de la qualité du meuble demeure alors littéralement contenue dans les mains de ceux qui le fabriquent.
Renzo Frau s’intéresse aux modèles anglais et français qui circulent dans les intérieurs européens de son époque. Les premiers fauteuils de la maison portent cette culture : volumes généreux, cuir, capitonnage, confort enveloppant. Poltrona Frau ne naît donc pas d’une volonté de rupture avec le mobilier qui la précède. Elle naît au contraire dans la maîtrise de ses codes. Et c’est précisément ce qui rend la suite de son histoire intéressante.
Car le XXᵉ siècle va bouleverser le monde autour d’elle. L’architecture moderne remet en cause les intérieurs bourgeois, l’industrie transforme les méthodes de production, de nouveaux matériaux apparaissent et les designers commencent à chercher des formes débarrassées d’une partie des conventions historiques du mobilier. Une maison fondée sur la sellerie traditionnelle aurait pu devenir le conservatoire d’un monde en train de disparaître. Poltrona Frau choisit progressivement un autre chemin : conserver le savoir-faire, mais permettre aux formes d’évoluer.
La rencontre avec l’architecture et le design modernes devient alors essentielle. Gio Ponti dessine notamment pour la maison la Dezza, au milieu des années 1960. L’objet n’a plus grand-chose à voir avec les fauteuils capitonnés qui avaient participé à construire l’identité originelle de Poltrona Frau. La structure devient plus lisible, la silhouette plus légère, les éléments semblent davantage affirmés. Pourtant, le cuir et la précision de sa mise en œuvre demeurent.
Ce déplacement résume une partie de l’histoire de la maison. Le savoir-faire cesse d’imposer une esthétique. Il devient une compétence disponible pour des esthétiques différentes. Une couture n’oblige pas un fauteuil à regarder vers le passé. Une peau travaillée avec une grande précision peut envelopper une forme contemporaine. La tradition cesse alors d’être un vocabulaire formel pour devenir quelque chose de plus profond : une connaissance.
Cette distinction est fondamentale. Nous confondons facilement l’artisanat avec l’apparence artisanale. Pourtant, un objet peut sembler extrêmement contemporain tout en nécessitant une quantité considérable de gestes manuels pour parvenir à cette simplicité. La main n’est pas nécessairement visible dans le résultat. Elle peut se cacher dans la perfection d’une courbe, dans la tension d’un cuir, dans une couture que l’on remarque précisément parce qu’elle ne semble jamais lutter contre la forme.
Le cuir occupe évidemment une place centrale dans cette histoire. Chez Poltrona Frau, il ne constitue pas seulement un revêtement que l’on choisirait à la fin du projet. Sa souplesse, son épaisseur, sa résistance, son vieillissement et la manière dont il accepte d’être tendu ou cousu influencent directement la conception. La matière possède ses exigences et le projet doit apprendre à négocier avec elles.
C’est ici que Poltrona Frau apporte une nuance importante à notre récit de la modernité. L’industrie moderne a souvent cherché à réduire les variations afin de rendre la production répétable. Le travail d’une matière naturelle rappelle au contraire qu’une parfaite répétition n’existe pas toujours. Deux peaux ne sont jamais absolument identiques. La matière porte une histoire, des irrégularités, une réaction particulière au temps. Industrialiser le savoir-faire ne signifie donc pas nécessairement éliminer toute singularité. Il peut aussi s’agir d’organiser la production autour de la capacité à la comprendre.
Au fil des décennies, cette culture permet à Poltrona Frau de travailler avec des créateurs aux écritures très différentes. Achille Castiglioni, Marco Zanuso, Lella et Massimo Vignelli, Jean-Marie Massaud, Roberto Lazzeroni ou encore Foster + Partners peuvent entrer dans l’univers de la maison sans devoir reproduire une esthétique héritée de 1912. La continuité se situe ailleurs : dans l’exigence de fabrication et dans une certaine intelligence de la matière.
Cette capacité va d’ailleurs conduire Poltrona Frau bien au-delà du mobilier domestique. Le savoir-faire développé autour du cuir trouve une application dans des univers aussi différents que les auditoriums, les espaces publics, l’aviation, le nautisme ou l’automobile. Cette extension est fascinante parce qu’elle montre qu’un savoir issu de la fabrication du fauteuil peut devenir une compétence applicable à des environnements que Renzo Frau n’aurait probablement jamais imaginés lorsqu’il fonda son entreprise.
Un siège automobile et un fauteuil domestique ne répondent évidemment pas aux mêmes contraintes. Les exigences de résistance, de sécurité, de poids, d’usage ou de production sont différentes. Pourtant, quelque chose circule entre eux : la connaissance de la manière dont une matière souple rencontre une structure et accueille un corps. Le savoir-faire artisanal ne survit donc pas parce qu’on le protège du monde industriel. Il survit parce qu’il démontre qu’il possède encore quelque chose à lui apprendre.
Cette histoire oblige également à regarder autrement le mot tradition. Une tradition peut devenir un refuge : reproduire les mêmes formes parce qu’elles rassurent, perpétuer les mêmes gestes sans plus interroger leur nécessité. Elle peut alors finir par transformer le savoir-faire en nostalgie.
Mais une tradition peut aussi être une accumulation de connaissances. Des générations ont essayé, échoué, corrigé, compris comment une matière se comporte et transmis cette compréhension à celles qui leur succèdent. Vue ainsi, la tradition n’est plus le contraire de l’innovation. Elle peut en devenir l’un des matériaux.
C’est précisément ce qui permet à Poltrona Frau de trouver sa place dans Habiter le moderne. La modernité n’a jamais consisté uniquement à inventer de nouvelles formes. Elle a également dû décider de ce qu’elle souhaitait faire de tout ce qui existait avant elle. Fallait-il rompre ? Conserver ? Transformer ? Réinterpréter ?
Poltrona Frau propose une réponse qui traverse plus d’un siècle : on peut changer les formes sans renoncer à l’intelligence qui permet de les fabriquer.
Cette position prend aujourd’hui une résonance particulière. Dans un monde capable de produire des objets en quantités considérables et avec une précision industrielle extraordinaire, la valeur d’un savoir-faire manuel pourrait sembler appartenir à une époque révolue. Pourtant, certaines opérations continuent à résister à leur réduction à un simple automatisme. Non parce que la machine serait incapable de progresser, mais parce que certaines matières et certaines finitions demandent encore une capacité d’observation, d’adaptation et de jugement.
Il faut toutefois éviter de transformer cette permanence en récit romantique. L’industrie et l’artisanat ne sont pas deux mondes purs qui s’opposeraient, l’un froid et mécanique, l’autre humain et vertueux. Poltrona Frau est une entreprise industrielle. Elle produit, standardise, développe des procédés, utilise des technologies et répond aux exigences d’un marché international. Ce qui est intéressant n’est précisément pas la résistance de l’artisanat à l’industrie, mais leur coexistence.
La machine peut préparer. La technologie peut mesurer. L’industrie peut rendre reproductible. La main peut intervenir là où la matière demande encore d’être interprétée. Chacune cesse alors d’être le symbole d’une époque pour redevenir simplement un outil choisi pour ce qu’il sait faire le mieux.
Et peut-être est-ce finalement la leçon la plus moderne de cette maison née en 1912. Le progrès n’exige pas nécessairement que chaque nouvelle technique fasse disparaître celle qui la précédait. Une connaissance ancienne peut continuer à avoir une valeur non parce qu’elle est ancienne, mais parce qu’elle demeure juste.
Habiter le moderne ne signifie alors ni vivre dans le passé, ni faire table rase de ce qui nous précède. Cela peut aussi consister à reconnaître ce qui mérite d’être transmis, puis à lui permettre de rencontrer des formes, des usages et des techniques que ses inventeurs n’avaient jamais connus.
Chez Poltrona Frau, la main n’a pas survécu à la modernité. Elle a appris à travailler avec elle.
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