Via Lazaro — Éditeurs
L’histoire de la maison commence en Toscane, à Cascina, territoire marqué par une longue tradition du travail du bois et du mobilier. Dans les années 1950, Aviero Ceccotti y fonde une entreprise spécialisée dans la fabrication de mobilier. À l’origine, rien ne laisse nécessairement présager la maison de design que Ceccotti deviendra plusieurs décennies plus tard. Son premier patrimoine est ailleurs : dans la connaissance de la matière et dans les techniques de l’ébénisterie.
Cette origine est importante parce qu’elle place la fabrication avant le langage. Avant de chercher à construire une identité esthétique, l’entreprise sait faire. Elle connaît le bois, ses contraintes, ses assemblages, la manière dont une section peut être travaillée, affinée ou courbée. Pendant longtemps, ces compétences sont mises au service d’une production qui appartient encore largement à la culture traditionnelle du meuble.
Le véritable basculement intervient à la fin des années 1980, lorsque la rencontre avec Roberto Lazzeroni ouvre une nouvelle période. Architecte et designer toscan, Lazzeroni possède une sensibilité particulière à l’histoire, aux proportions et au dessin, mais son travail ne consiste pas à demander à Ceccotti de reproduire les formes dont son savoir-faire est issu. Il comprend au contraire que cette maîtrise technique peut devenir le point de départ d’un vocabulaire contemporain.
C’est une différence essentielle. Préserver une technique en reproduisant les objets du passé peut permettre de maintenir un savoir. Mais une technique devient véritablement vivante lorsqu’elle est confrontée à une forme qu’elle n’avait encore jamais eu à produire. Il faut alors chercher, adapter, parfois inventer un assemblage ou pousser plus loin une possibilité constructive. Le savoir-faire cesse d’être une mémoire. Il redevient un outil de création.
Chez Ceccotti, le bois commence ainsi à acquérir une présence particulière. Il ne constitue pas simplement une surface précieuse ou un matériau que l’on choisit pour sa chaleur. Il devient structure, ligne, articulation. Les pieds s’affinent, les traverses se courbent, les sections évoluent et les assemblages participent directement au dessin.
Certains meubles semblent presque avoir été tracés dans l’espace avant d’avoir été fabriqués. Une ligne descend, change de direction, devient pied, rejoint une traverse ou vient soutenir une assise. Le regard peut suivre la structure comme il suivrait le trait d’un dessin. Pourtant, ce trait possède une épaisseur, doit supporter un poids, résister aux contraintes et être reproductible.
La ligne doit tenir.
C’est ici que l’ébénisterie devient particulièrement intéressante. La liberté formelle n’est jamais absolue. Le bois possède un fil, une résistance, des tensions et des limites. Une courbe dessinée sur le papier doit encore pouvoir être réalisée. Une section extrêmement fine doit conserver sa solidité. Une jonction élégante doit également être un assemblage efficace.
La beauté de certains objets Ceccotti naît précisément de cette rencontre entre la liberté du dessin et la discipline de la construction. Ce qui semble fluide est souvent le résultat d’une résolution extrêmement rigoureuse. Ce qui paraît naturel peut nécessiter une grande sophistication technique. L’élégance commence au moment où l’effort nécessaire pour fabriquer l’objet cesse d’être visible.
Des pièces comme le fauteuil Star Trek, la chaise D.R.D.P., la table Ma Belle ou le bureau Bean témoignent, chacune différemment, de cette recherche. Elles ne cherchent pas à imiter le mobilier ancien, alors même que leur existence dépend de connaissances qui lui sont en partie héritées. Les proportions, les courbes et les structures appartiennent pleinement à un vocabulaire contemporain.
Ce paradoxe est au cœur de Ceccotti Collezioni. Plus la maison maîtrise certaines techniques anciennes, moins elle a besoin de produire des formes anciennes.
C’est peut-être cela qui distingue profondément le savoir-faire du style. Un style appartient à une apparence ; un savoir-faire appartient à une capacité. L’un risque de devenir daté lorsque les goûts changent. L’autre peut être réinterprété aussi longtemps que quelqu’un trouve une nouvelle question à lui poser.
Cette distinction permet également de comprendre pourquoi Ceccotti a pu progressivement ouvrir son univers à d’autres créateurs. Noé Duchaufour-Lawrance, Christophe Pillet, Jaime Hayon, DRAW Studio ou d’autres designers peuvent apporter des sensibilités différentes sans que la maison perde nécessairement son identité. Celle-ci ne repose pas sur l’obligation de reproduire éternellement les formes de Roberto Lazzeroni.
Elle repose davantage sur une certaine manière d’exiger du projet qu’il dialogue avec la fabrication.
Ce dialogue donne également au temps une place particulière. Dans une grande partie de la production industrielle, l’idéal consiste à obtenir une matière aussi stable et homogène que possible. Le bois rappelle constamment qu’il vient d’un organisme vivant. Ses nuances diffèrent, ses fibres restent perceptibles, sa surface évolue. Même lorsque sa transformation atteint une précision industrielle remarquable, il conserve quelque chose qui échappe à l’uniformité parfaite.
Ceccotti ne cherche pas à faire disparaître complètement cette réalité. La précision du meuble et la présence sensible du matériau peuvent coexister. L’exactitude de la fabrication n’exige pas que la matière perde son caractère.
C’est ici que Ceccotti apporte quelque chose de différent après Poltrona Frau et Giorgetti dans Habiter le moderne. Avec Poltrona Frau, nous avons vu qu’un savoir-faire manuel pouvait traverser l’industrialisation sans disparaître. Avec Giorgetti, que l’industrie pouvait prolonger l’intelligence de l’atelier. Ceccotti nous conduit encore un peu plus loin : ce qui a été transmis peut devenir précisément ce qui permet d’inventer une forme nouvelle.
La tradition change alors complètement de statut. Elle n’est plus située derrière le créateur comme un passé auquel il devrait rendre hommage. Elle se trouve devant lui, disponible, comme un ensemble de possibilités qu’il peut encore explorer.
Cette idée dépasse largement l’histoire d’une maison de mobilier. Elle pose une question essentielle à toute culture de la transmission : que signifie réellement préserver un savoir ? Est-ce répéter correctement ce que les générations précédentes savaient déjà faire ? Ou leur être suffisamment fidèle pour continuer à demander à ce savoir quelque chose qu’elles-mêmes n’avaient jamais imaginé ?
La seconde possibilité est évidemment plus risquée. Elle oblige à accepter que la transmission transforme ce qu’elle transmet. Mais elle est peut-être aussi la seule qui permette à une tradition de ne pas devenir progressivement une démonstration de virtuosité sans rapport avec son époque.
Ceccotti Collezioni trouve ainsi naturellement sa place dans Habiter le moderne. Non parce que la maison aurait abandonné la tradition pour devenir moderne, mais précisément parce que son histoire montre combien cette opposition peut être pauvre. Le contemporain ne commence pas nécessairement lorsque l’on efface ce qui existait auparavant.
Il peut commencer lorsque l’on découvre une possibilité nouvelle à l’intérieur d’un savoir ancien.
Et peut-être est-ce finalement la plus belle manière de transmettre un savoir-faire. Ne pas lui demander de reproduire indéfiniment les preuves de ce qu’il savait déjà accomplir.
Mais lui offrir de nouveaux problèmes, de nouvelles formes et de nouvelles générations de créateurs avec lesquels se confronter.
Car un savoir-faire ne reste pas vivant parce qu’on le répète. Il reste vivant parce qu’on continue à lui demander d’inventer.
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