La modernité comme culture de l’habitat
Il arrive qu’une idée soit si profondément assimilée qu’elle n’ait plus besoin d’être revendiquée. Chez Molteni&C, la modernité n’est plus un manifeste. Elle est devenue une manière de penser la maison.
Lorsque l’entreprise familiale Molteni voit le jour en 1934, à Giussano, au nord de Milan, le mobilier italien appartient encore largement au monde de l’artisanat. Les ateliers travaillent le bois, perfectionnent les assemblages et transmettent des savoir-faire dont la qualité repose autant sur la main que sur l’expérience.
Molteni grandit dans cette culture.
Mais l’Italie de l’après-guerre change rapidement. L’industrie se développe, les modes de vie évoluent et une génération exceptionnelle d’architectes et de designers transforme le pays en laboratoire de la modernité. Pour les fabricants de mobilier, une question devient centrale : comment passer de l’excellence artisanale à la production industrielle sans perdre ce qui faisait la qualité de l’objet ?
Molteni&C construira une grande partie de son identité autour de cette transition.
La maison industrialise progressivement sa production, investit dans la recherche et les nouvelles techniques de fabrication, mais conserve une attention presque architecturale aux matériaux, aux proportions et aux détails. L’industrie n’est pas considérée comme l’opposé du savoir-faire : elle devient le moyen de lui donner une nouvelle échelle.
Cette relation avec l’architecture est essentielle pour comprendre Molteni&C. Au fil des décennies, la maison travaille avec des figures telles qu’Aldo Rossi, Luca Meda, Jean Nouvel, Norman Foster, Patricia Urquiola, Rodolfo Dordoni ou, plus récemment, Vincent Van Duysen. Des écritures très différentes, réunies par une même conviction : le mobilier ne peut être pensé indépendamment de l’espace qu’il habite.
Mais une rencontre permet peut-être mieux que toute autre de comprendre la position singulière de Molteni&C dans l’histoire du design italien : celle avec Gio Ponti.
Architecte, designer, éditeur et infatigable observateur de son époque, Ponti incarne une modernité italienne qui refuse de choisir entre industrie et culture, innovation et élégance. À travers un important travail de recherche dans ses archives, Molteni&C remet progressivement en production plusieurs de ses créations, parfois demeurées pendant des décennies à l’état de dessins, de prototypes ou de pièces conçues pour des projets particuliers.
Il ne s’agit pas simplement de rééditer le passé.
Il s’agit de le remettre en circulation.
Cette relation entre mémoire et création contemporaine pourrait rapprocher Molteni&C de Cassina. Pourtant, leurs positions sont différentes. Là où Cassina assume pleinement une mission de transmission des grands maîtres du XXᵉ siècle, Molteni&C semble absorber cet héritage pour l’intégrer à une vision beaucoup plus large de l’habitat contemporain.
Car progressivement, le meuble isolé cesse d’être l’unique sujet.
Bibliothèques, rangements, cuisines, dressings, tables, assises et systèmes architecturaux commencent à dialoguer. La maison n’est plus pensée comme une collection d’objets autonomes mais comme une succession d’espaces reliés par un même langage.
Cette évolution trouve aujourd’hui une expression particulièrement claire dans le travail de Vincent Van Duysen, directeur créatif de Molteni&C depuis 2016. Son architecture calme, son attention aux matières et sa recherche d’une continuité entre mobilier et espace prolongent naturellement une réflexion engagée plusieurs décennies auparavant. Rien ne semble vouloir dominer. Les objets participent à une atmosphère plus qu’ils ne cherchent à l’imposer.
C’est peut-être là que Molteni&C raconte quelque chose d’essentiel sur l’évolution du modernisme.
Au début du XXᵉ siècle, être moderne signifiait rompre. Refuser l’ornement, inventer de nouveaux matériaux, transformer les formes et parfois bouleverser les usages.
Un siècle plus tard, cette bataille n’a plus besoin d’être menée.
Les principes du moderne : clarté, fonction, continuité de l’espace, attention portée aux usages, sont entrés dans notre manière même de concevoir l’habitat.
Molteni&C appartient à cette génération de maisons qui n’ont plus besoin de proclamer la modernité pour la faire vivre. Elle ne cherche pas à transformer chaque meuble en manifeste. Elle compose plutôt un environnement dans lequel architecture, matière et mobilier parlent une langue commune.
La modernité n’est alors plus un style que l’on reconnaît. Elle devient une manière d’habiter.